Trafic d’insectes ravageur en Bolivie

Publié le par Mél'O

"Des centaines de milliers de spécimens sont braconnés chaque année pour alimenter la passion des collectionneurs du monde entier.    (  Courrier International     Dimanche 15 mai 2011)

 

“Nous n’avons pas le chiffre exact, mais nous estimons que sortent du pays entre 200 000 et 250 000 insectes par an”, affirme le biologiste Fernando Guerra Serrudo, chercheur à l’Institut d’écologie de l’uni­versité Mayor de San Andrés (La Paz). En 2007, Guerra a pris contact, sans révéler sa profession, avec deux trafiquants qui lui ont confié que ce trafic à partir de la Bolivie et du Pérou représentait au moins un demi-million de spécimens d’insectes.

2 000 dollars le papillon

A la Direction générale de la biodiversité et des zones protégées, le consultant David Kopp est plus prudent. “Comme il s’agit d’une activité illégale, nous mesurons mal l’ampleur du trafic, explique-t-il. Mais, pour vous donner une idée, dans une boîte en plastique de 30 centimètres sur 30, on peut faire tenir 100 papillons et, chaque année, de février à mai, entre deux et trois boîtes partent chaque semaine pour les Etats-Unis, l’Europe et l’Asie.” Ce commerce illicite est très rentable pour le réseau des trafiquants. “Avec environ un dollar [0,78 euro] pour chacun des 250 000 insectes, ça fait 250 000 dollars par an [197 000 euros]”, indique Guerra. Il s’agit de l’estimation la plus basse, dans la mesure où certaines espèces endémiques peuvent valoir jusqu’à 2 000 dollars par spécimen. Il suffit d’aller sur Internet pour constater les tarifs élevés des papillons et des scarabées boliviens de collection.

L’Agrias amydon boliviensis est un papillon aux ailes tachetées de jaune et de bleu, qui ne mesure pas plus de 10 centimètres de long. C’est l’une des espèces les plus prisées au monde. Mais il paie sa beauté au prix fort : il est parti­culièrement recherché par les trafiquants. “Dans les Yungas, suivant l’état où on le trouve, l’agrias peut coûter 50, 150 ou 200 bolivianos [6, 17 ou 23 euros]. A l’étranger, il vaut jusqu’à 2 000 dollars”, explique le biologiste.

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Les papillons ne sont pas les seules victimes de ce marché noir. Les abeilles Eulaema sp., qui se caractérisent par leur coloration métallique, font elles aussi l’objet d’un trafic, à des prix variant entre 2 dollars et 10 dollars l’unité. Natives des Yungas, ces abeilles sont spécialisées dans la pollinisation des orchidées. Les petits individus mesurent jusqu’à 1 centimètre de long, les grands atteignent 2 centimètres. “Si l’insecte disparaît, les populations de fleurs mourront”, soutient Guerra. La chasse de cet insecte est donc dangereuse à double titre.

La police forestière, l’un des services de la police nationale, est chargée notamment de la préservation de l’environnement. Pour elle, le trafic d’insectes est un fait nouveau. “Nous ne connaissons pas les moyens de transport qu’utilisent les trafiquants”, admet le colonel Jorge Viscarra Vargas, à la tête de la police forestière. Il ajoute que son service est pieds et poings liés, car le ministère public n’est pas compétent en matière d’environnement. C’est pourquoi, en décembre 2009, quand pour la première fois on a arrêté un individu qui tentait de vendre un ara de Lafresnaye, espèce endémique et protégée en Bolivie, la loi n’a pas permis de donner suite à l’affaire.

Il y a trois ans, la Direction générale de la biodiversité et des zones protégées a découvert une bande de trafiquants d’insectes à Coroico. Il a fallu les relâcher faute de preuves. “Ils n’étaient en possession d’aucun spécimen, ils n’avaient que des pièges”, explique le consultant David Kopp.

Et ce trafic n’est pas près de s’arrêter malgré la loi sur l’environnement n° 1333, qui prévoit une peine de un à deux ans de prison pour la chasse, le stockage, le transport et la commer­cialisation d’animaux.

“Il y a des Péruviens qui achètent des scarabées. Je crois qu’ils sont en train de faire disparaître ces insectes”, commente Vicky Ossio, propriétaire du refuge Sentier vert de Coroico. Une partie du trafic d’insectes qui part des Yungas arrive à La Paz. Dans la rue Sagárnaga, il existe au moins quatre boutiques où l’on vend des papillons, des scarabées, des abeilles et même des araignées, à des prix variant entre 45 et 330 bolivianos. “Si vous voulez, je peux vous commander une espèce exotique, c’est un peu plus cher”, explique la gérante de l’une des boutiques. Dans les rayons, les cadavres ailés sont exhibés à côté de sacs, de châles, de produits artisanaux en céramique.

Parce qu’on ignore combien il en existe d’espèces et lesquelles sont endémiques, les insectes sont les êtres vivants les moins bien protégés de Bolivie. Au ministère de l’Environnement et de l’Eau, on espère publier à la fin de l’année le premier “Livre rouge des invertébrés”. “Si rien n’est fait dès maintenant, nos insectes disparaîtront”, prévient Guerra. Pour le biologiste, il faut miser sur une gestion durable. “Les Japonais ont des élevages de scarabées, la Bolivie peut s’en inspirer.” Il recommande de mettre en place avec les communautés indigènes des projets viables à long terme. “Le Costa Rica vit de la vente de papillons et nous, nous avons des espèces endémiques, comme l’Agrias, qui valent 2 000 dollars, rappelle le biologiste. Il faut faire quelque chose avant que ce trésor ne soit anéanti.”

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